Avec ces considĂ©rations, on pourrait dire que la culture n’est pas utile Ă  la survie biologique. Sa production ne s’adressant qu’à la part abstraite, subjective, intellectuelle, Ă©motionnelle de la nature humaine. Cette option est d’emblĂ©e sĂ©lective et labellise les individus cultivĂ©s selon des critères qu’elle dĂ©finit. « Le meilleur ouvrage culinaire ne vaut pas le plus mauvais repas Â» selon l’expression d’Aldous Huxley. Cependant, dans le contexte de la sociĂ©tĂ© contemporaine, si la culture n’est pas indispensable Ă  la survie, elle n’en est pas moins devenue une source de profit considĂ©rable et un enjeu important dans la globalisation ou mondialisation. En tĂ©moigne par exemple la clause d’exception culturelle, objet d’un vĂ©ritable contentieux dans les nĂ©gociations de Maastricht. Car la production abstraite dite de l’esprit concerne des produits tangibles, les films, les disques, les tableaux…etc. et toute autre crĂ©ation marchandisable et donc sujette Ă  transaction, spĂ©culation et concurrence Ă©conomique. Et voici la culture prise en otage par la loi du marchĂ© et la civilisation technico-industrielle productiviste et marchande. Le progrès technologique met au service de ce type de culture des outils de diffusion et de propagation inconnus de toute l’histoire. La capacitĂ© de consigner l’écrit, la parole, le son et l’image sur des vecteurs aussi performants permet d’investir la quasi-totalitĂ© de l’espace planĂ©taire. Cela s’est produit dans un temps très bref et a bouleversĂ© les processus traditionnels. Dans ce contexte nouveau, Jean-SĂ©bastien Bach qui se considĂ©rait comme un humble artisan de la musique, Mozart, Beethoven, Michel-Ange, Cerventes ou plus rĂ©cemment Modigliani mort dans la misère, seraient devenus avec les droits d’auteur et produits dĂ©rivĂ©s des milliardaires. Ils possĂ©deraient des yachts et des avions privĂ©s, bĂ©nĂ©ficieraient de la dĂ©fĂ©rence et de la convoitise des mĂ©dias et seraient interviewĂ©s par les magazines les plus prestigieux. L’hĂ©ritage culturel qu’ils ont laissĂ© Ă  la postĂ©ritĂ© les aurait très largement mis Ă  l’abri de l’insĂ©curitĂ©. L’industrialisation a rĂ©ussi Ă  transformer ce que l’on appelle culture en une matière importable et exportable. Avec cette Ă©volution, s’est ouvert un champ de bataille d’un genre et inĂ©dit oĂą les peuples les mieux Ă©quipĂ©s technologiquement peuvent dominer et Ă©radiquer les autres cultures. Et l’on voit sous nos yeux l’appauvrissement des cultures du monde par une sorte de monoculture universelle, standardisante, uniformisante et subordonnĂ©e au profit sans limite sur lequel se fonde l’idĂ©ologie dominante. Ainsi, les vastes peuples de l’oralitĂ©, naguère autonomes, ne dĂ©pendant que de leurs seules aptitudes et crĂ©ativitĂ© pour vivre objectivement et de leurs arts pour alimenter leur subjectivitĂ© et surmonter les difficultĂ©s de l’existence sont condamnĂ©s, le mimĂ©tisme aidant, Ă  l’acculturation. La culture consommable moyennant argent se substitue Ă  la culture vivante et gratuite qui donne un sens et une âme Ă  l’existence Ă©lĂ©mentaire. Cette acculturation n’est pas le fait du nord contre le sud mais a d’abord affectĂ© les cultures du nord. L’Europe, berceau de la modernitĂ©, Ă©tait elle-mĂŞme constituĂ©e d’une mosaĂŻque de cultures avec des provinces et des terroirs exaltant la diversitĂ© de la crĂ©ativitĂ© humaine, inspirĂ©e par la diversitĂ© naturelle. L’acculturation commence par la nĂ©gation des particularismes qui donnaient Ă  chaque groupe humain une identitĂ©, une spĂ©cificitĂ© : langue, coutumes, traditions, habitat, costume, art culinaire…etc. bretons, occitans, germaniques, scandinaves, slaves…etc. Certains auteurs europĂ©ens ont dĂ©plorĂ© cette perte d’identitĂ© au profit d’une culture hĂ©gĂ©monique et totalitaire. Entre monoculture culturale et culturelle, la banalisation et le dĂ©senchantement affectent le monde. Peut-ĂŞtre faut-il pour mieux comprendre la problĂ©matique culturelle d’aujourd’hui se livrer Ă  une petite rĂ©trospective. Elle est Ă  considĂ©rer comme une tentative de retrouver, s’il est possible, les racines de la culture. Celle-ci serait une spĂ©cificitĂ© strictement humaine, bien que le comportement de certaines espèces comme les grands singes commence Ă  Ă©branler nos certitudes. L’humain, dotĂ© d’entendement et de conscience, ne peut se suffire de la seule rĂ©alitĂ© tangible. Il est capable de reprĂ©sentations mentales, de spĂ©culations abstraites et comme on sait, le monde mĂ©taphysique a dĂ©terminĂ© son destin d’une façon extrĂŞmement dĂ©cisive. Cette capacitĂ© lui a Ă©tĂ© prĂ©cieuse pour s’imposer dans un univers hostile ou sa vulnĂ©rabilitĂ© physique n’aurait pu triompher de l’adversitĂ© et des rigueurs de la condition de survie. Il est le seul semble-t-il Ă  pouvoir par ses aptitudes intellectuelles et manuelles s’adapter Ă  tous les biotopes, d’un pĂ´le Ă  l’autre de la planète. On peut considĂ©rer que l’aptitude Ă  modifier artificiellement une rĂ©alitĂ© rigoureusement prĂ©dĂ©terminĂ©e pour toutes les autres crĂ©atures constitue les germes de la culture. Les obstacles que la nature oppose Ă  la pĂ©rennitĂ© de l’humain aiguise sa perception du rĂ©el, et l’instinct de survie dĂ©veloppe ses aptitudes Ă  mettre en valeur les ressources que la nature lui propose pour assurer sa pĂ©rennitĂ©. La rĂ©volution nĂ©olithique met fin Ă  la dĂ©pendance stricte Ă  l’égard des ressources spontanĂ©es des divers biotopes. L’humain participe enfin Ă  la crĂ©ation de son alimentation. Cette activitĂ© vitale s’appelle « agriculture », Ă  laquelle nous devons la force hautement symbolique de la culture. L’acte de cultiver ne concerne plus la seule activitĂ© agraire mais est appliquĂ© Ă  toute action destinĂ©e Ă  valoriser, Ă  dĂ©velopper une potentialitĂ©, une ressource ou une aptitude. On cultive les prĂ©dispositions d’un enfant, l’art, les sciences, l’amitié…etc. A partir de l’agriculture, la culture s’exprime dans les deux composantes de la rĂ©alitĂ© humaine, le concret et l’abstrait. La sĂ©curitĂ© alimentaire avec la production et le stockage des aliments rĂ©duit chez l’être humain l’obsession de la survie et libère son esprit qui peut vaquer Ă  toutes les spĂ©culations culturelles. C’est Ă  cette libĂ©ration que les grandes civilisations doivent leur essor. Avec son imagination, l’être humain crĂ©e des mondes, les cosmogonies, et tout un univers mythique se dĂ©veloppe. Chaque peuple tente la cohĂ©sion et la cohĂ©rence de sa vision du monde. Cette condition est indispensable Ă  l’apaisement d’une pensĂ©e interrogative souvent inquiète face Ă  l’immensitĂ© du mystère dont nous sommes Ă  la fois les observateurs et les sujets. Les interrogations sur le ciel et la terre, le bien et le mal, la vie et la mort, le visible et l’invisible, le fĂ©minin et le masculin…etc. constitueront les archĂ©types indissociables de la condition des ĂŞtres humains. Les paramètres comme le temps, l’espace, la personne, la causalitĂ© et l’objet constituent des invariants applicables Ă  tous les humains. Seul l’« habillage Â» culturel varie. L’universalitĂ© et l’unitĂ© du genre humain sont sur ce plan incontestables comme elles le sont au niveau physiologique.. Qu’en est il aujourd’hui de la problĂ©matique culturelle ? De notre point de vue, nous assistons Ă  l’évacuation de toutes les expressions culturelles non conformes Ă  la dĂ©finition qu’en a fait la modernitĂ©. Dans ces conditions, un bon charpentier, agriculteur, maçon, menuisier, mĂ©decin, cuisinier…etc. ne figure pas dans le phalanstère de la culture. Idem des minoritĂ©s culturelles prĂ©sentes en Europe et ailleurs, ainsi que ce vaste monde de l’oralitĂ© qui, par sa capacitĂ© Ă  survivre parfois dans des conditions extrĂŞmes a dĂ©montrĂ© et inscrit sa culture dans la matière. Ce monde de l’oralitĂ© qui faisait dire Ă  Amadou HampatĂ© Bâ que chaque fois qu’un vieillard mourrait, c’était une bibliothèque qui brĂ»lait. Le plus pĂ©nalisĂ© n’ayant pas les outils pour faire valoir ses valeurs et s’enrichir de celles du monde. A l’érosion des sols, de la biodiversitĂ© sauvage et domestique, il faut ajouter celle des savoirs et des savoir-faire traditionnels que nous avons la stupiditĂ© de laisser ou de faire disparaĂ®tre alors qu’à l’évidence ils seraient indispensables Ă  un avenir qui ne soit pas subordonnĂ© Ă  la seule combustion et consommation Ă©nergĂ©tique. Il est donc urgent de dĂ©finir la culture comme Ă©tant tout ce qui concerne les potentialitĂ©s et les actes humains qu’ils s’adressent Ă  la subjectivitĂ©, au monde des abstractions ou Ă  la sphère tangible de notre existence. Il est tant que l’éducation prenne en compte cette nĂ©cessitĂ© pour ne produire ni des intellectuels infirmes ni des manuels souvent considĂ©rĂ©s comme des indigents de l’esprit. Vive la culture libĂ©rĂ©e des ghettos et de l’arbitraire de l’élitisme culturel.