L’autonomie s’applique à des domaines très divers comme le territoire, la nation, la politique, l’économie... Traitée d’une façon exhaustive, cette question nous entraînerait trop loin. Pour éviter toute confusion, nous nous bornerons par conséquent à quelques considérations en rapport avec notre engagement pour la Terre et l’Humanisme. D’une façon générale, l’autonomie s’inscrit dans un contexte qui lui donne sa raison d’être, qui la détermine : on est autonome à l’égard de quelque chose.. L’écologie bien comprise est, par excellence, une grande leçon d’autonomie. Elle est fondée sur l’interdépendance des règnes et des espèces. Chaque espèce garde sa spécificité propre mais ne peut survivre sans relation avec les autres espèces. La rupture de cette relation génère la sclérose, une dévitalisation qui, faute de la circulation des énergies vitales, peut aller jusqu’à la mort. Ainsi, paradoxalement, l’interdépendance des espèces a pour finalité et résultat l’autonomie de la totalité d’un écosystème. En préconisant, par exemple, la fertilisation de la terre par de la matière organique, issue des déchets végétaux et animaux habituellement gratuits et transformée en humus, l’agroécologie que nous essayons de propager le plus largement possible respecte le cycle des échanges entre la terre, le végétal, l’animal et l’humain, avec bien sûr tous les éléments et conformément aux règles établies par la vie depuis les origines. L’agroécologie concilie ainsi la nécessité de s’alimenter avec l’indispensable intégrité et pérennité de la dynamique du vivant. Elle est donc facteur d’autonomie. A contrario, l’usage des engrais chimiques, des pesticides de synthèse coûteux à produire (il faut environ trois tonnes de pétrole pour la production d’une tonne d’engrais), est facteur de dépendance ; par leur constitution, ces produits détruisent la dynamique en question. Car cela introduit dans le cycle comme des « corps étrangers » que le métabolisme du sol ne peut ni générer, ni recycler. Le principe élémentaire biologique s’applique à tous les domaines de la vie. La planète Terre est dans sa totalité régie par cette intelligence. Bien qu’elle fût à l’origine peuplée par des créatures innombrables, cela ne s’est jamais traduit sur la biosphère par l’épuisement des ressources. La sphère terrestre dépend bien entendu des énergies cosmiques directes et indirectes - soleil, énergies subtiles -, et probablement de cette mécanique céleste qui nous fascine tant. L’espace écologique est par conséquent infini et notre planète exalte en quelque sorte cette intelligence qui, avec la diversité, la complexité illimitée, crée de la vie et de l’autonomie dans la pérennité et la continuité. C’est une des raisons pour lesquelles la planète terre est un miracle et un prodige inégalable de l’intelligence de la vie. Il y a là un phénomène grandiose digne de toute notre admiration. L’autonomie de la planète se fonde également sur le non gaspillage. La nature n’a pas de poubelle parce qu’elle ne crée pas de déchets. Cette loi est exprimée par le fameux « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme ». Cette logique inspire la réflexion de l’écologie d’aujourd’hui pour le durable et le reproductible. Cependant, on a tendance à confondre l’autonomie et l’autarcie. On peut définir cette dernière comme un système clos qui prétend suffire à tous ses besoins sans échange avec l’extérieur. Et cela va à l’encontre de l’autonomie telle que la nature nous en donne le principe. Il s’agit donc d’une enclave dans un ordre global, du rejet de tout le contexte dans laquelle elle s’inscrit. Cette option contre nature devient trop souvent le terreau du sectarisme avec le repliement sur une idéologie ou un principe métaphysique qui ne souffre aucun échange ni aucune remise en cause. Les extrémismes ne sont rien d’autre qu’une conviction pathologique de détenir la seule vérité qui soit. Biologiquement, l’autarcie poussée à l’extrême est facteur de dégénérescence. Les anthropologues ont parfois découvert des communautés humaines dites « isolats » qui, faute d’échange avec les populations extérieures, cumulaient les tares par consanguinité et avec un appauvrissement génétique chronique s’acheminaient vers l’extinction. Que ce soit dans l’espace psychique ou physique, il semble que tout confinement va à l’encontre de la dynamique de la vie. Toujours en référence à notre pratique agroécologique, nous faisons une grande distinction entre l’aérobie et l’anaérobie. Un compost aéré donne une matière humique, fermentée et bénéfique ; un compost confiné donne une matière putride et toxique. Les deux principes contraires, autonomie et autarcie, que nous avons essayé d’élucider, devraient nous éclairer pour construire un futur autonome qui s‘avère indispensable pour la survie de notre espèce.

Le hiatus du « pétrolitique »

Cependant, cette nécessité d’autonomie sera mise en échec si nous ne prenons pas en compte, pour nous en affranchir, certains mythes fondateurs de la modernité particulièrement destructeurs d’autonomie. Depuis la révolution industrielle nous avons affaire, pour le meilleur et le pire, à un modèle dominant hégémonique à l’échelle planétaire. Ce modèle, nous le constatons clairement aujourd’hui, repose sur l’option la plus absurde, dépendante et dispendieuse que l’humanité ait imaginé. Cela a donné une civilisation technico-scientifique productiviste et marchande, dont la survie dépend essentiellement d’une matière combustible nauséabonde exhumée des entrailles de la terre, où elle sommeillait depuis des millénaires. Compte tenu de la gigantesque chaotisation qu’elle a provoquée dans l’histoire de l’humanité et de la nature, nous aurions été plus avisés de la laisser où elle était. Car elle est responsable d’un hiatus gigantesque dans le processus de la vie. Avec la thermodynamique, nous sommes entre Prométhée et Vulcain dans la civilisation de la combustion énergique à des fins d’efficacité, de vitesse... La voiture comme l’un des symboles du miracle de la rationalité industrielle chargée de phantasmes - évasion, liberté, emblème social -, est justement l’une des inventions faite du cumul de critères irrationnels. Une analyse objective nous permet de constater que nous avons affaire avec la voiture à un outil qui pèse en moyenne une tonne et demie pour déplacer des individus de plus ou moins 80 kilos. 80% du combustible destiné à le faire se mouvoir servent à produire de la chaleur et à permettre aux usagers de se gazer mutuellement et d’intoxiquer l’atmosphère. Cet outil a inspiré un mode d’organisation de l’espace de vie basé sur la dispersion avec un habitat éloigné des lieux de travail, de commerce, d’éducation... qui ne peut plus fonctionner sans lui. Il pèse lourdement sur le budget des ménages, tout en étant un bien fondant, perdant de la valeur même sans utilisation. Il faut ajouter également tout ce que nécessite sa fabrication et l’orgie d’infrastructures pour son fonctionnement. A l’instar de bien des outils censés nous servir, la voiture nous asservit en réalité et détruit l’autonomie qu’elle était censée nous donner. En revanche, la bicyclette s’avère comme une invention favorable à l’économie car elle peut porter cinq à six fois son propre poids et ne requiert que de l’énergie métabolique reproductible et gratuite. Il en va de même de la traction animale. Ces considérations somme toute assez banales, mettent en évidence un malentendu concernant le progrès, sans cesse invoqué comme alibi, pour agir avec compétence mais sans discernement ni intelligence. D’une façon plus générale, on peut estimer que l’ordre originel instauré sur notre planète par l’intelligence de la vie a été remis en cause par l’ordre établi par l’espèce humaine. Sur une planète une et indivisible nous avons appliqué le principe de fragmentation, de rivalité, de compétitivité, et de dissipation. Toute l’organisation planétaire est fondée sur l’antagonisme de l’humain contre l’humain et de l’humain contre la nature. Les relations internationales, l’interdépendance des nations, loin d’être solidaires, sont phagocytaires, une opportunité pour le plus fort de s’enrichir et de survivre par la spoliation et l’appauvrissement de l’autre. Nous rappelons assez souvent, pour dissiper des idées reçues bien enkystées dans les esprits, que le continent africain vaste comme presque dix fois la superficie de l’Inde, est immensément riche et, avec ses 800 millions d’individus, sous peuplé. A ces deux facteurs positifs, il faut ajouter une population à 60% de moins de 25 ans. Ce sont au contraire les pénuries, les famines, les pillages, les misères de toutes natures sur fond de corruption chronique qui ravagent un continent qui dispose de tous les atouts pour être souverainement autonome. On peut d’ailleurs transposer ces constats à toute la planète, au sein de laquelle abondance et insuffisance cohabitent et où, en dépit de nos performances, la nourriture, l’eau potable, les soins manquent à un nombre toujours grandissant de nos semblables. Pire encore, le monde moderne a fait une hécatombe au Nord comme au Sud des autonomies vernaculaires et séculaires. A présent, selon la formule de Majid Ramena, « la misère détruit la pauvreté ». Au coeur de ces constats à l’échelle macrocosmique, chaque citoyen civilisé censé être du bon côté de la barrière, peut faire le constat objectif de sa propre dépendance au sein de l’abondance. Se nourrir, s’abreuver, se vêtir, s’abriter, se soigner, se divertir, tout est subordonné à la sollicitude d’un système dont la survie dépend de la production massive de dépendance et pour lequel toute autonomie crée du manque à gagner et devient une menace. En effet, ce n’est pas avec des protestations, des poings levés et des émeutes que l’on peut réduire la tyrannie des puissances financières mais en s’organisant d’une façon autonome pour ne pas en avoir besoin. En attendant, le citoyen civilisé est toujours indexé sur une valeur monétaire seule habilitée à lui donner le droit à l’existence. Sans argent, le citoyen est oblitéré par un ordre qui a comme précepte la production et la consommation. Au sein de cette pseudo économie ayant pour dogme intangible la croissance économique sans limite stimulée par l’avidité sans limite, les citoyens consommateurs sont réduits à d’insatiables pousseurs de caddies. Les hommes politiques tentent d’une façon quasi obsessionnelle d’élever la consommation au rang d’un acte civique. Nous sommes face au dilemme du tonneau des Danaïdes. En dépit des richesses que la machine économique produit, l’indigence ne cesse de s’étendre masquée par les dispositifs « charitables » de l’Etat. La prolifération sous toutes ses formes du secourisme social, louable par son intention, a néanmoins l’inconvénient de dédouaner les états de leur vraie responsabilité d’éradiquer la détresse au lieu de se contenter de lui opposer des palliatifs et de l’intégrer dans l’indolence des jours comme une norme sociale. Dieu sait pourtant tout ce qui pourrait être réalisé dans la nation et dans le monde par le transfert à l’urgence écologique et humaine des moyens extravagants consacrés à l’industrie du meurtre et de la destruction. Avec la raréfaction de la matière combustible, tout le monde prend aujourd’hui conscience de la fragilité de l’édifice bâti sous l’inspiration d’une idéologie qui a confondu l’aptitude cérébrale ou manuelle avec l’intelligence - à savoir la lucidité, la lumière – intelligence n’ayant d’autre source que l’intelligence de la vie, dont chacun de nous est l’une des oeuvres et des expressions. Il y a comme une dérision dans le fait que si la matière combustible venait à manquer totalement, tout l’édifice, bâti comme une tour dédiée au génie humain, s’effondrerait. Ce sont en l’occurrence les pays dits pauvres qui s’en sortiraient le mieux, car leur vie est encore organisée non sur l’omnipotence de l’argent, mais sur des valeurs sûres telles que la terre, l’eau, les animaux la biodiversité, les savoirs, les savoir-faire traditionnels. Comprendront-ils néanmoins à temps qu’il s’agit bien des valeurs dont nul ne peut et ne pourra jamais se passer et qui sont aujourd’hui dilapidées par la démence des gagneurs d’argent à tout prix ? Bien entendu, nous ne prêchons pas le retour à une société d’antan qui aurait été idéale, ce serait trop naïf, mais nous oeuvrons pour une sauvegarde des valeurs traditionnelles complétées et enrichies des acquis scientifiques et techniques positifs, pour permettre à un véritable progrès, soucieux d’un avenir réellement viable et vivable pour tous, de se construire.

Bien heureuse insécurité.

Un avenir sans autonomie est désormais impossible. L’Europe occidentale, mère fondatrice de l’idéologie qui domine le monde, sort d’une période de grande prospérité, dopée par les ressources quasi gratuites du Tiers monde : elle s’était installée dans une sécurité matérielle qu’elle a fini par considérer comme la norme. Nous savons maintenant que ce fut une grande illusion et l’occident doit faire face à une déconvenue d’autant plus dangereuse que son modèle boulimique est adopté par les pays émergents, en particulier, au moment où les ressources risquent d’être très insuffisantes. Un climat d’insécurité s’installe et, dans le fleuve en crue qu’est devenue l’histoire contemporaine avec la fureur pillarde et aveugle qui la caractérise, sous l’impulsion d’un veau d’or plus triomphant que jamais, des consciences néanmoins émergent et agissent pour un avenir digne de l’intelligence. Ainsi l’insécurité éveille-t-elle les imaginations assoupies pour une créativité tenant compte des critères de la continuité de la vie dans une dynamique d’éveil et d’innovation. Les alternatives en tout domaine fleurissent : agriculture, habitat, nutrition, santé, éducation, énergie... Tandis que les états entretiennent coûte que coûte le modèle, seul en mesure de les justifier et de valider une politique déphasée par rapport aux réalités du monde d’aujourd’hui, la société civile s’appuyant sur son vécu réel et son ressenti quotidien, prépare les voies du futur. L’espoir n’est plus, s’il ne fut jamais, dans la gouvernance des timoniers du monde mais dans ce terreau humain encore vif, encore vivant, confronté aux réalités tangibles et trop souvent difficiles de la survie au jour le jour. Cependant, entre un monde qui décline et un autre à construire, se trouve une transition absolument décisive pour la suite de l’histoire. C’est l’une des raisons pour lesquelles les alternatives, pour construire les autonomies, ne doivent pas se contenter d’être de simples substitutions à l’intérieur du modèle, mais travailler à sa remise en cause. Car à l’évidence, un nouveau paradigme est indispensable pour que l’urgence écologique et humaine soit au coeur des préoccupations du genre humain et que l’argent et l’économie soient là non pour l’asservir mais pour le servir.

L’autonomie, une alternative incontournable

Il est évident que le 21ème siècle dont on dit qu’ « il sera religieux » - nous préférons spirituel -, « ou ne sera pas » devra se confronter au problèmes les plus cruciaux et décisifs auxquels l’humanité ait eu à faire face. Outre les dérèglements climatiques et les conséquences dont nous éprouvons déjà les prémisses, la logique sur laquelle repose le monde d’aujourd’hui va révéler ses aberrations d’une façon extrême. L’effondrement déjà amorcé de ce qu’on appelle abusivement l’économie est quasi inévitable. Les inégalités vont s’exacerber avec un club restant d’hyper nantis et une masse considérable d’indigents. La rareté des ressources évolue avec une inflation de la demande, tout cela sur fond d‘une démographie qui faute d’équité et de partage sera explosive. Au sein de ces évolutions chaotiques apparaît une menace insidieuse concernant la problématique alimentaire mondiale. Le drame alimentaire est déjà une réalité cruelle pour des populations de plus en plus nombreuses. Cependant, l’opinion générale et la politique ne semblent pas concevoir que ce drame puisse affecter les pays dits développés ou émergents. Il n’est pas nécessaire de consulter les oracles : l’analyse très objective des divers paramètres actuellement très négatifs et conditionnant l’autosuffisance alimentaire mondiale suffit pour s’en convaincre. Plus que jamais, produire et consommer localement devrait être le mot d’ordre international. Cultiver son jardin ou organiser collectivement et solidairement la production alimentaire entre ville et campagne deviennent des actes politiques et de résistance. Le message et l’engagement créatif de Terre et Humanisme, au Nord comme au Sud, a pour principale raison d’être l’insécurité et la salubrité alimentaire de toute population. Sans cette autonomie absolument vitale, rien d’autre n’est possible. Il est également évident que l’autonomie, pour être forte et durable, devra se construire sur la sobriété avec peu de besoins et non le « toujours plus ». Elle nécessite une éducation à la satisfaction dans la modération et la solidarité. La relocalisation des activités et la mise en valeur des ressources présentes sur les territoires avec la mobilisation de tous les savoirs et savoir-faire humains va de soi. Le retour à la micro économie par le développement de l’artisanat, du petit commerce, de la petite industrie ainsi que de véritables fermes à taille humaine diversifiées et complémentaires et assurant une gamme aussi large que possible de produits pour satisfaire aux besoins des populations, sans se fermer à l’échange, est également indispensable. Des expériences convaincantes en architecture, énergie, gestion de la ressource en eau, nutrition, santé, éducation, sont déjà réalisées et pourraient être rapidement propagées. Cependant, l’autonomie nécessite de la conviction, de l’audace et du risque dans une société tétanisée par les craintes de toute nature, société qui refuse que la vie soit une merveilleuse aventure à laquelle le risque au quotidien et non celui des performances donne sa plénitude, sa saveur et sa raison d’être. Ainsi l’autonomie, au-delà d’une simple organisation de l’indépendance est un chemin d’initiation et de libération de l’esprit.