Je ne suis ni du Nord ni du Sud
Par Pierre Rabhi le vendredi 03 décembre 2010, 13:19 - Lien permanent
Lorsque l’on est, comme moi, composé de deux cultures, du Nord et du Sud (je suis français d'origine algérienne), on se construit sur des valeurs qui ne sont pas nécessairement convergentes. Vers 42 ans, je me suis beaucoup questionné sur mon identité. Durant des années, mes préoccupations avaient été tournées vers ma ferme. Allais-je réussir à nourrir ma famille ? Devions-nous rester ou nous en aller ? Nous étions absorbés par notre production agricole, jusqu’à ce que nous réussissions enfin à en vivre. C’est à ce moment-là que mes problèmes d’identité m’ont rattrapé.
La crise s’est d’abord manifestée par une grande fatigue. Toutes mes interrogations, notamment sur la religion, me menaient dans l’impasse. J’ai eu le réflexe, au début, de me raccrocher à l’une ou l’autre de mes cultures. Mais à quoi ? Aux dépens de quoi d’autre ? Plus je cherchais des repères clairs, plus le doute augmentait, et plus cela m’était douloureux.
J’ai alors découvert Krishnamurti (Jiddu Krishnamurti (1895-1986) philosophe et éducateur d’origine indienne, et l'auteur de nombreux ouvrages, dont "La Première et Dernière Liberté"*). Ce philosophe postulait qu’un changement de société ne pouvait advenir sans un changement profond de l’individu, une mutation de son « vieux cerveau conditionné ». Je découvrais que je ne pourrais pas m’en sortir sans me libérer de mes appartenances. J’ai appris à ne plus être ni du Nord ni du Sud, à ne plus me définir par aucune idéologie, aucun parti ou choix confessionnel, qui me mettraient en opposition avec d’autres. Nous avons la prétention, avec une capacité de penser limitée, d’appréhender le réel de nature infinie. Or nous pouvons tout juste comprendre un fragment de réalité exiguë, souvent différent de celui de nos semblables. Krishnamurti dessine la voie d’un humanisme qui aboutit à reconnaître l’unité absolue du genre humain. Nous ne pourrons aller vers cet universel sans dépasser nos affirmations identitaires, nos divers conditionnements.
Le débat actuel sur le voile me paraît par exemple symptomatique du chemin à parcourir pour établir un vivre-ensemble satisfaisant pour tous. Je suis bien sûr hostile aux confinements imposés aux femmes. La posture laïque, lorsqu’elle transcende les oppositions religieuses, est souhaitable. Mais la politique a bien d’autres choses à faire que de débattre de ces broutilles. Il est temps de cesser de regarder ce qui nous sépare pour trouver une convergence sur ce qui nous unit et qu’aucun humain ne peut nier. Prendre soin de la Terre comme bien commun, universel, indispensable à la vie de chacun sans exception, est une nécessité bien plus urgente et irrévocable pour l’espèce humaine tout entière.

Pierre Rabhi
- "La Première et Dernière Liberté", Jiddu Krishnamurti, éditions Stock, 2010.
Commentaires
Comme vos mots résonnent en moi! Je pourrais les faire miens, bien qu'ayant vécu une histoire fort différente de la vôtre. Cela démontre qu'au delà des inévitables différences de "formes" il y a une réelle et profonde unité d'être. J'ai moi-même découvert J. Krishnamurti au milieu des années 90 et celui-ci m'a interpellé par son message de "désintoxication", préalable nécessaire à une réelle mutation de l'individu, qui répondait à une démarche de déconditionnement maladroitement mise en place par moi-même, lorsque j'avais observé combien les apports de mon éducation fondaient une grande partie de mes à -prioris (confessionnels, classe sociale...). La difficulté de la démarche de K. est qu'il nous renvoie à nous-même, sans trucs ni artifices, au contact de notre nature profonde et honnêtement c'est assez déstabilisant et pourtant...c'est au sein de cette nature profonde que l'on se sent relié au monde, à la nature, aux autres. De là nait un sentiment d'urgence et d'indignation, un "espoir un peu désespéré", qui nous font cherché un écho autour de nous. Et cet écho, semble-t-il, je l'ai trouvé au travers de personnes telles que vous-même dans un premier temps puis de regroupements de personnes sous forme d'association et, à partir de là , d'un ensemble de passerelles tendues entre les différents groupes d'individus dépassant largement le cadre des frontières qu'elles soient naturelles ou nées de l'Histoire des hommes. Avons-nous le temps de laisser faire le temps pour que ce changement de paradigme, de modèle puisse se faire ou bien est-il trop tard ? Si l'état de notre planète permet d'avancer "à petites fois" - comme disait mon grand-père - alors de demi-échec en demi échec (de Coppenhague en Cancun) les choses évolueront doucement vers un monde meilleur. Mais si nous n'avons pas de temps pour les atermoiements alors quid de cette tardive prise de conscience ? Cette aventure humaine est trop belle, ce petit navire sidéral qui nous empêche encore de sombrer est trop précieux pour ne pas continuer à vivre de manière juste, sans recherche de rétribution, en relation complète avec ce monde qui , pour paraphraser K., est nous-même et que nous sommes.
Amicalement
Eric
LA première et dernière Liberté bien sûr!!!!
Encore un article plein de sagesse, de lumière et de paix. En effet, nous ne sommes n'y du Nord ni du Sud, nous sommes tous les habitants d'un petit bout de terre au milieu de l'univers ; la Planète bleue (plus si bleue malheureusement!). Ce petit bout de terre nous "l'empruntons à nos enfants" comme l'écrivait St Exupéry. Alors prenons soin de notre habitat qu'est la Terre. L'humanité n'est qu'un élément parmi bien d'autre sur cette Terre. Ce n'est pas la Terre qui a besoin de nous (elle a vécu avant nous, et elle vivra après nous), c'est bien nous qui avons besoin d'elle ! Merci Monsieur Rabhi de nous rappeler que c'est notre "humanité" qui doit nous unir, et nous réunir. Et si notre humanité parvient enfin à nous réunir, elle finira peut-être, un jour, par nous faire respecter et préserver les autres mondes que sont le monde animal et le monde végétal.
Bonjour,
Pour reprendre l'exemple du voile, j'ai toujours été surprise de l'ampleur que prennent les faits divers de rentrée avec une élève qui vient en classe avec un foulard. Il me semble qu'une école laïque ne doit pas établir une norme dans laquelle chaqun a le devoir de se mouler mais au contraire d'ouvrir nos enfants à une vraie tolérance des différences (voir un esprit curieux vis à vis des différences de l'autre).
On devrait pouvoir entrer à l'école riche ou pauvre, gros ou maigre, bon ou moins bon, religieux ou non sans en subir des moqueries.
Nous devrions avoir une école qui enseigne avant tout la tolérance, la compréhension et qui éveille la curiosité de l'échange avec l'autre et l'entraide...
Espérons que cela évolue...
Chaleureusement à vous.
Voilà ce que l'on peut lire sur mon mur facebook:"Le meilleur des hommes parmi ceux qui restent, MON" PAPE", le président de la TERRE, J'aime sa conscience sans frontière, j'aurais aimé être lui ou le grand Théodore Monod, mes amis voilà où se trouve ma conscience d'Homme sur cette planète"
merci Pierre, cher frère Humain
J. Krishnamurti a aussi croisé mon chemin alors que j'étais en grande détresse à cause d'une société folle, violente, oppressive et absurde alors que je n'avais que 19 ans ( en 1979)..... aussi , lorsque j'ai voulu vous connaître un peu plus, après vous avoir entendu et vu une première fois lors d'un salon à Paris ,il y a quelques années , j'ai opté pour " Du Sahara aux Cévennes" et ce fut si limpide à la 1ère page, de vous voir le citer ..... là , pour moi il n'y avait plus de mystère . ...."Des signes sont, -parait-il - là pour ceux qui sont doués d'intelligence ...". je pense que nous le sommes toutes et tous , simplement il s'agit de ne jamais l'occulter le nier ne jamais l'oublier ... j'espère vous revoir bientôt , en attendant , que la vie continue de vous être douce en retour des bienfaits que vous prodiguez tant autour de vous ...... une Colibri et membre de Terre et Humanisme..... . "pure métisse nomade" ......Gene Mallet-Lyazid
Bonjour Pierre,
Je suis de plus en plus convaincue par ce que vous décrivez dans votre texte. J'ai une jolie anecdote au sujet des préjugés et de ma grosse difficulté à accepter le port du voile.
Un jour, je montais chez moi en bus, il y avait autour de moi une femme voilée et ses 2 jeunes fils. L'un d'eux avait dans la main une chenille, qu'il voulait à tout prix ramener à la maison. Sa maman essayait de lui expliquer que la chenille n'allait probablement pas survivre à la maison, qu'il faudrait la relâcher. Je me suis mêlée à la discussion, la maman m'a raconté tous les animaux que son fils ramenait, les escargots, les sauterelles, etc. Nous avons bien ri ! Ce qui s'est alors passé, c'est que j'ai partagé un moment de complicité avec une personne, une mère adorable, et tout à coup j'ai réalisé que j'avais complètement oublié son voile !! A chaque fois que je croise cette femme dans mon quartier, nous nous disons bonjour et échangeons un sourire. Et à chaque fois, je ressens le fait que je suis face à une personne, pas une femme voilée et c'est un réel bonheur. Grâce à cette rencontre, je me sens plus humaine, plus libre, plus digne.
Bien à vous.
Sarah
Ce que vous dites est à la fois si simple et si compliqué. Cela demande un énorme travail que de laisser à la porte les bagages, les aprioris et les préjugés. Tout est si simple quand on ne prend en compte que les valeurs de l'être (les siennes, celles des autres) et du monde qui nous entoure. C'est un long apprentissage, un travail toujours renouvelé. Mon chemin ne fait que commencé, mais ce qui est certain, c'est qu'il amène à la joie. Joie de découvrir avec un nouveau regard... Merci Monsieur Rabhi, pour aider à ce nouveau regard...
meilleurs voeux ! que tout soit propice ... Namaste
Pourquoi les feux de l'actualité sont braqués sur les fous et non sur ce sage ?
Ses simples paroles, expliquées simplement, apporteraient calme et sérénité.
J'aime beaucoup votre livre du Sahara aux Cévennes qui nous emporte dans votre histoire personnelle, depuis tout petit. Vous racontez si bien...
bonjour
je vous remercie car avec des mots simples vous donnez acces a tous le monde la possibilité d'être ou de penser "philosophie".
ce n'ai pas simple dans ce monde divisé : les matheu, les artistes, les intello, ...
personnellement je rrécupère ce que l'éducation national m'a volé: l'envie d'apprendre, et de penser par moi-meme. je ne critique pas l'éducation national, je pense etre juste tres mal tombé et avoir une enfance un petit peu chamboulé par un angoisse de grandir.
. soyons simple! mais s'exprimer, ce ce n'ai pas facile
car il nous faut avoir un meme "langage" pour ce faire comprendre de tous
Krishnamurti... j'avais 20 ans quand j'ai commencé d'en entendre parler... La jeunesse est passée...
Je n'ose pas penser aux "comptes" à rendre sur la gestion du "jardin" un de ces quatre matin à Qui de droit !
Je sens que l'humanité va se prendre un de ces savons de son "patron"... quelque chose de bien !
Mon grand-père était paysan, Caïn aussi.
Merci à toi, Pierre.
Bon jour,
La similitude dans nos parcours de vie, de spiritualité et de cette recherche de paix intérieure me fait écho et vibrer.
Et rendre grâce à Gaïa pour que notre vie soit le plus en harmonie possible avec les cinq éléments fait partie de mon quotidien.
En transition professionnelle, j'ai retrouvé le sens de la vie avec mon rythme, celui de la nature et surtout en conscience...
Merci Pierre d'écrire ces mots si simple qui ouvrent d'avantage chaque jour nos consciences.
Quel bonheur de vous découvrir, je me sens très proche de votre pensée, encore merci pour cette respiration.
Cordialement
c'est notre fragilité qui fait que nous ayons tant besoin de nous
raccrocher à de rigides identités. Mais encore faut-il que nous soyons aidés à nous découvrir et à nous accepter multiples ! !
Nos enfants ont vraiment un besoin vital de trouver des repères, grand merci d'y contribuer, grand merci.
J'ai 36 années et je me pose tellements de questions sur ma double origine ,double culture .Mon père est Algérien et ma mère Française ,je suis constament tiraillé soit d'un coté ou de l'autre et j'entend des choses blessantes des deux bords.
Je soufre en silence ....et ma mère car je n'ai qu'elle depuis que mon père est décédé depuis mes deux ans me comprend et me réconforte souvent dans mes silences.
Merci a toi Pierre pour toutes les choses que tu écris et qui me porte quand je les lis ......
bonsoir Pierre et les Colibris,
je vais mettre ma pierre à l'édifice et surtout continuez))))))))
L'être pluriel d'aujourd'hui, s'il se souvient qu'il est toujours métisse appartiendra à une société plurielle qui se reconnaissant comme telle le reconnaitra dans son universalité...mais je suis utopiste !
Bon jour,
Il y a beaucoup de similitude dans nos parcours et aussi des chemins différents pour être aujourd'hui où nous sommes.
Ces parcours amènent toujours à la même réponse : être bien avec soi même pour mieux faire rayonner l'Amour autour de nous, accueillir chacun avec sa diversité et vivre en harmonie avec la Nature.
Meilleurs vœux.
Né à Sète....à Dakar Sénégal à l'âge de quatre ans....Africain blanc !!!
Dans les années 70, à bord d'un grand rallye jusqu'en Syrie, j'ai découvert que le voyage est philosophie et rencontré la pensée de Krishnamurti...
J'ai lu FACE A LA VIE, écrit pour les enfants (mais aussi pour les adultes-enfants que nous sommes) J'ai dévoré ses lignes en une nuit... puis LA PREMIERE ET LA DERNIERE LIBERTE... Dur à suivre, il faut s'accrocher, mais fondamental ! C'était pour moi marxiste-philosophie-du-collectif, une découverte, un approfondissement sur la personnalité humaine approchée par Lucien Sève, mais restée sans suite...
J'ai alors voulu partager ce bonheur et dû y renoncer : on me prenait pour une folle de krisna... confusion totale avec ces petits bonz-hommes-jaunes qu'on voit parfois dans la rue...
Et voilà que c'est vous, Pierre, qui venez raviver cette petite flamme Krishnamurtienne, vous que j'ai connu plus récemment. Osmose totale en lisant DU SAHARA AUX CEVENNES, chères Cévennes, lieu privilégié de mes vacances durant 20 ans.
Il n'y a pas de hasard dit-on. Quand on cherche, on trouve! De vraies rencontres comme celles-ci sont magiques, des lumières à soi-même, à l'humain, qui prouvent que lorsqu'on réfléchit par soi-même justement, nous sommes finalement nombreux à le faire en intelligence commune, universelle... et c'est la puissance technique du net qui permet ces rencontres sublimes.
C'est dans nos écoles que nous devrions étudier le déconditionnement de ce cher philosophe d'avant-garde.
Mais c'est une autre affaire, et contre les obscurantismes de tout poil, sans doute le risque est-il trop grand de trouver là le fondement de nos révolutions intérieures et universelles. Il y a pourtant des signes plus collectifs comme l'Amérique latine, la Tunisie... qui pointent.
Ce monde malade est dans ce besoin.
Merci encore Pierre, pour tout, pour la musique, la philosophie et... la terre !
Anouchska
Franco-polonaise
grand-mère de petits métisses franco algériens, franco-pieds-noirs et russes...
Il est écrit dans le Coran: "Nous ne changerons rien autour de vous tant que vous n'aurez pas changé en vous". Il en va de même pour les communautés.
Cela passe par "reconnaître l’unité absolue du genre humain."
Merci pour ce message de paix et d'amour.
ni du nord ni du sud, ni mauvais, ni bon l'être humain a une particularité c'est qu'il ne doit pas se conditionner, pour vivre
Merci de le rappeler avec vos textes, vos pensées
Le r'éveil ne se fera que si les personnes prennent conscience, mais le formatage des esprits étant une chose tellement personnelle qu'il faut un choc concret, visible aux yeux , quand la matière prend une nouvelle forme la conscience se réveille.
Oui nous avons tous en nous ce pouvoir de changement , les politiques d'aujourd'hui en usent même dans leur slogan, mais au delà des mots il y a la forme, que voulons nous concrètement, que voulons nous tout court, aujourd'hui peu savent car la peur est leur moteur, la peur de vivre, la peur de sourire car cela n'est point convenable quand tant d'êtres souffrent
Aujourd'hui Monsieur Rahbi nous pouvons mettre un virus dans la matrice Française et pour cela nous avons besoin des uns les autres, j'en appelle à votre humanité, à votre sens collectif, aidez nous
Je suis ce qu'on appelle en psychologie une zèbre , ni noire, ni blanche, je suis issue comme vous d'un mélange d'amour seule ma matrice cérébrale diffère je ne vois pas l'analyse, je ne vois que le résultat de mes nombreuses pensées et ce qui se passe aujourd'hui ne pourra élever les consciences car les plus vils instincts sont de sortis .
Amitiès Sabrina
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